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Alain
Mabanckou, Lettre à Jimmy, Paris, Fayard, 2007
Paul Lomami Tchibamba, Ah ! Mbongo, préface d'Alain Mabanckou,
Paris, L'Harmattan, 2007
C'est une évidence, presque un truisme : on écrit depuis
les livres qu'on a lus. L'écrivain habite sa bibliothèque,
celle des temps plus anciens, et celle qui ne cesse de survenir, de
se construire sans relâche. Lire un roman, c'est pour le lecteur,
rencontrer aussi la bibliothèque, manifeste ou latente, de celui
qui est l'auteur du livre qu'il est en train de lire. Les critiques,
pas toujours, les universitaires surtout – c'est un peu leur fonds
de commerce- parviennent à identifier ces textes derrière
les textes. Parfois, l'écrivain livre la biographie d'un autre
écrivain. Parfois aussi, il facilite l'édition d'un texte
méconnu. Ce sont ces deux actes qu'Alain Mabanckou pose lors
de cette rentrée littéraire, avec une lettre adressée
à James Baldwin et la préface d'un livre que peu ont lu
et qui est sans doute un des piliers du roman congolais.
La biographie d'écrivain définit un genre particulier
: il s'agit de mettre des mots sur la vie de ceux qui vivent déjà
de mots. Il n'y aurait rien à y ajouter, sinon ce qu'il leur
fait défaut parfois : d'autres lecteurs, à qui l'on propose
de lire et relire des textes que l'on considère comme essentiels,
peut-être aussi comme des classiques, et sans doute aussi, comme
tels, mis de côté, comme pour les laisser encore résonner.
Écrire sur une vie d'écrivain, c'est ainsi travailler
les interstices, les relever depuis les marges des textes qui sont déjà
présents au regard. Les premiers appartiennent d'abord au biographe,
qui prend en lui ces textes, comme s'ils lui tendaient la main, et,
depuis ceux-ci, par leur étreinte, il rebondit sur le monde,
suscitant encore l'écho de ces textes sur nos consciences. Des
interstices qui peuvent prendre peu à peu la dimension de la
fêlure. Telle semble bien l'actualité de James Baldwin,
que Mabanckou fait remonter. Longtemps strictement confondu avec la
bataille des droits civiques, dans la seconde moitié du XXème
siècle aux Etats-Unis, Baldwin est sans doute aussi un écrivain
de la migrance. Harlem, Greenwich Village, Paris, Istanbul, la Suisse,
Saint-Paul de Vence, tels sont certains lieux où il écrivit,
et d'où il écrivit. Baldwin fut de ces écrivains
qui font ce pas de côté, premier acte de l'excentration,
dans la lutte pour la reconnaissance des droits, contre le préjugé,
contre l'homophobie. Toute son œuvre est ainsi travaillée,
et Mabanckou le montre avec justesse, dans l'alternance des récits
et des reformulations des livres, par le souci de l'altérité.
Le biographe revient sur les différentes phases de cette posture
érigée comme l'élégance de l'intelligence
des autres et de soi, dans un même élan, et dont Baldwin
a fait un levier efficace, dans ses livres, comme dans sa vie quotidienne.
La distance prise, à partir de 1948, à Paris, où
une existence libérée de la pesanteur des regards disqualifiants
semblait possible, avec le réel sous les yeux, a permis de sortir
du discours de l'assignation, tel que son maître un temps, Richard
Wright l'a pratiqué. Le disciple authentique, comme le rappelle
Georges Steiner "est celui qui finit par rejeter le maître".
À Wright qui lui assène que "toute littérature
est d'opposition" – argument séduisant qui fait primer
la fonction sociale-, Baldwin répond : "Certes toute littérature
pourrait relever de l'opposition, mais toute opposition n'est pas de
la littérature…". La réponse lapidaire engage
la littérature tout entière. Car ce qui est bien en jeu,
et que Baldwin retrouvera à maintes reprises notamment lors du
premier congrès des écrivains et artistes noirs, à
La Sorbonne en 1956, est bien ce qui dans la littérature est
irréductible à ce qu'on en dit. Pour Baldwin, les tenants
francophones de la négritude ont une approche forcément
biaisée des enjeux, "dans la mesure où leur vision
est franco-française et où la 'dialectique' l'emporte
sur les questions de fond". L'érection de la couleur comme
substance ne rend pas justice à cet homme invisible, réduit
à sa seule surface qu'a raconté Ralph Ellison, autre écrivain
américain.
En écrivant cette Lettre à Jimmy, en s'adressant à
lui à la deuxième personne, justement, l'auteur déjoue
le piège de l'assignation, qui réduit Baldwin à
cet écrivain noir, bâtard et homosexuel, que les histoires
de la littérature évoquent le plus généralement.
La fluidité du texte, pourtant précisément documenté,
rend encore plus tangible le propre pas de côté du biographe,
qui offre ici un de ces textes de passage, d'une culture vers une autre,
qui viennent quelque peu rappeler aux institutions littéraires
françaises – parisiennes d'abord- qu'un certain regard
oblique lui serait salutaire. C'est un effort vers une présence
: dans un livre, dans un roman, les personnages sont par essence immortels.
Et le clochard dédicataire de cette Lettre, dont la présence
encadre le texte, qui se perd dans sa tête le long des plages
de Santa Monica et de Venice, devient lui aussi présent, dans
cette inscription contemporaine de l'écriture. Tout à
la fois inquiétant et goguenard, il inscrit dans ce paysage rendu
presque invisible, la part de l'incertain et voire même du doute.
Il faut savoir ainsi reconnaître que les autres ne nous connaîtront
jamais.
C'est aussi dans cette Lettre que Mabanckou témoigne de
cette assignation des autres à son égard : il n'est pas
sénégalais, il est congolais, ce qui est encore compliqué.
Les Français ont depuis bien longtemps oublié que Brazzaville
avait été capitale de la France libre, et le terme générique
de Congo semble se perdre dans une eau encore plus boueuse que celle
du Kinshasa Pool. Le roman de Paul Lomami Tchibamba, Ah ! Mbongo,
dont il a écrit la préface, peut aisément aider
les lecteurs à se représenter les lieux, les oppositions,
les enjeux et surtout l'origine coloniale de ces deux États.
Mais aussi sans doute, des conflits qui les ravagent actuellement. C'est
un autre aîné que salue Alain Mabanckou, et qui est selon
lui, l'auteur du "roman fondateur de la littérature congolaise".
Lomami Tchibamba et né en 1914, à Brazzaville. Il a suivi
des études à Léopoldville (l'actuelle Kinshasa)
avant de retourner à Brazzaville, où il collabora à
diverses revues, et exerça des activités politiques mais
surtout dans l'administration culturelle. Il a fondé la revue
Liaison, qui aura accueilli de nombreux écrivains, poètes,
romanciers, essayistes des deux Congo, du Gabon, de Centre-Afrique :
Tchicaya U Tam'si, Sylvain Bemba, Jean-Baptiste Tati-Loutard, mais aussi
tant d'autres. Lomami Tchibamba est également connu pour un roman-conte,
donné comme un texte de référence, et publié
en 1949 : Ngando (Le Crocodile), évoque la trame du quotidien,
quand elle est percée par la survenue des esprits, blessés
par l'emprise coloniale sur les lieux interdits. Ah ! Mbongo
(Ah ! L'argent), est un roman ambitieux. Il raconte les conséquences
de l'emprise coloniale sur les êtres, sur les sociétés,
sur les modes d'existence, sur la vision du monde. Roman du quotidien,
et qu'anime un souffle puissant, il se présente comme un drame
en quatre parties : il raconte la déchéance de Gikwa,
jeune prince de la région de l'Oubangui, de sa naissance fabuleuse
accompagnée par les ancêtres, ses enfances, son mariage
avec Ndawélé son départ du village forestier pour
la ville, et son arrivée chez Makpéndza, prostituée
de son état, sa relative réussite dans un emploi de débardeur
puis de contremaître, enfin son licenciement suivi de son enfermement
dans la prison, où il est fouetté tous les jours, et la
nuit chargé, avec les autres prisonniers, de curer à la
main ce qui fait office de fosses septiques, tandis que sa jeune épouse
se prostitue, elle aussi.
Il s'agit bien ici d'une trajectoire dans l'infamie, dans laquelle peu
à peu se lève l'évidence que la nostalgie du village
perdu se révèle inopérante. Dès lors que
le circuit de l'argent est intégré, par le travail, et
par la dépense, alors le retour est impossible. Aucune résistance
ne parvient à déjouer les pièges qui sont tendus,
particulièrement l'intimidation, pratique courante de construction
des hiérarchies sociales. Le roman détaille les situations,
raconte les tentatives de fuite dans l'imaginaire, ou dans le recours
aux instances traditionnelles, comme l'autorité de la chefferie.
La délusion devient le mode même d'apparition des phénomènes,
et les décisions prises glissent entre les filets de la conscience.
Les personnages tentent de se sauver en allant de l'avant, se retournant
sur eux-mêmes chaque jour un peu moins, jusqu'à s'enfermer
dans la nostalgie, qui les emmure dans une fosse nauséabonde.
L'origine en est le circuit pervers de l'argent, qui induit l'émergence
d'une "nouvelle société et [d']une nouvelle mentalité
hybride", à la fois fondée sur la tradition et sur
ce qui est perçu de la modernité imposée. Daryush
Shayegan a longuement décrit cette césure qui caractérise
"le regard mutilé" : la modernité imposée
n'est perçue qu'à partir de ce qui en elle est livré
à la visibilité de l'autre, sans que ses soubassements
soient accessibles. Les interprétations qui visent à résoudre
les crises et les difficultés demeurent presque sans objet, et
sur les corps des protagonistes, sont infligées les marques violentes
de la césure. Le refuge dans les valeurs anciennes irrémédiablement
ne fait plus sens.
Mais aussi, l'hybridité appartient à l'auteur, à
même d'adopter une posture de proximité avec ses personnages,
mais aussi de les étudier, presque de les objectiver : ses fréquentes
interventions dans le texte viennent ainsi commenter, expliquer, tout
en jouant l'entrebâillement. La langue, déjà, est
littéralement trouée, par de très nombreuses expressions
en lingala (on trouve un glossaire important en fin de livre), ainsi
que par de multiples excursus, qui témoignent aussi du statut
lui-même hybride du texte. Ainsi, dans les récits d'atrocités
commises par des militaires (Toqué et Gaud), le narrateur effectue
un raccourci saisissant avec certains des crimes commis pendant la seconde
guerre mondiale en Europe. Ce lien, rares sont ceux qui, à l'époque
l'avaient perçu, et on ne le trouve guère, dans les littératures
contemporaine, avec autant d'acuité que dans les livres de Lindqvist.
Ces interventions de l'auteur, les échanges entre les personnages,
parfois sous la forme de palabres, notamment celui qui se déroule
alors que Gikwa est en prison, montrent que peu à peu, dans la
conscience des personnages, c'est l'au-delà de leur condition
qui est perçu, et qui les inciterait, peut-être, à
repenser totalement leur rapport au monde.
Roman vertigineux, Ah ! Mbongo dit aussi le désespoir
de l'écrire. Le sentiment de la merveille d'être là
s'y étiole assurément, sans rémission. Le conte
initial s'effondre dans le cloaque, et dans les interventions du narrateur-auteur,
qui peuvent parfois surprendre par leur didactisme, c'est une autre
vérité qui se lève, lentement : il faut y lire
aussi la mise à distance du discours objectivant porté
sur ces sociétés, réduites à leur seule
force de travail. Le discours à prétention anthropologique
révèle son sous produit raciste, le discours à
prétention ethnographique est raillé dans son souci d'exhaustivité
et surtout dans l'assignation qu'il entraîne, en décrivant
des réalités qui échappent au langage et que les
mots d'ailleurs ne retiennent que maladroitement : "jamais un colonial
n'avait accordé le moindre crédit à un quelconque
fétiche au Congo belge, bien que le mot 'fétiche' vînt
du vocabulaire des Européens". Les descriptions se superposent
et manquent leur objet. Tout se passe comme si ce qui s'ancrait de l'Europe
sur le bord du fleuve était comparable à cette vieille
barge rouillée et envasée, devenue le refuge d'un grand
serpent vert, et près de laquelle rôde un crocodile mangeur
d'homme, comme le rapporte un épisode particulièrement
dramatique.
Mais aussi, ce roman témoigne d'une grande inquiétude,
que les événements qui ont suivi l'histoire racontée
n'a pas apaisée. Le monde que décrit Lomami Tchibamba
est livré à un effondrement, dans tous les sens, particulièrement
existentiel et psychologique. Le mal est intériorisé,
et il devient la seule syntaxe possible d'affirmation de soi et des
autres : "tout le monde sait que de vrais Noirs devenus des fantômes
se cachent dans la peau des Blancs qui ne font que des méchancetés
: ce sont de mauvais esprits à la peau d'abinos qui reviennent
pour expier les crimes qu'ils ont faits dans leur précédente
vie", affirme un personnage. Dans ces conditions, alors, où
toutes les inversions sont possibles, le mal est généralisé,
l'ordre magique justifie la domination économique. Kourouma,
Dongala ou Mabanckou lui-même ont écrit des œuvres
qui résonnent de ce retournement insensé. L'argent qui
le sous tend, en est à la fois le moteur et l'esprit néfaste.
L'effondrement de l'ancien monde est alors généralisé
: les hommes accèdent à la liberté de penser, et
à la réflexion décentrée, mais alors ils
sont en prison, enchaînés deux par deux, et livrés
à l'effroi. Les femmes sont libérées, et ne sont
plus recluses. Mais elles se prostituent. Dans cette désolation,
même l'arbre sacré, le baobab qui marque de sa présence
le souvenir du territoire sacré et interdit, en face de l'île
Mbamou, autrefois giboyeuse, est abattu lamentablement, et s'effondre
dans la fange. Tout l'espace, toute la cartographie est ainsi neutralisée.
C'est peu de reconnaître qu'en creux se dit une autre façon
de dire l'Europe
.
YChemla
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