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Etudes haïtiennes

   

Titre de l'article

 

date et lieu de parution

 
  Lyonel Trouillot, à l'écoute des mille bruits de l'île, des autres, de soi

Notre Librairie, NÉ145, Décembre 2001

 

 
 

Peut-on écrire le désastre ? La littérature parvient-elle à s'emparer de l'inhumanité même ? Réussit-elle à se déprendre de la haine, lorsque celle-ci se manifeste dans la lumière de l'évidence générale ? De quel prix, enfin, se paye le droit de poser semblables questions à une société qui n'en finit plus de reculer sans cesse les limites à sa survie ? Il semble bien que Lyonel Trouillot avec chacun de ses textes entraîne le lecteur dans un tel questionnement.
" ... un grand cercle d'humains autour d'un monticule d'immondices. "
Les textes de Lyonel Trouillot dressent une épopée de la déconfiture. Les personnages y sont sans cesse dépossédés : le quartier change de statut et se transforme en bidonville, le chauffeur de taxi perd son véhicule en même temps que sa jambe, l'atmosphère en est nocturne et dans cette nuit qui semble ne prendre jamais fin, les personnages ressassent leur désespoir et leur acrimonie. Chacun s'observe dans l'espace privé pauvrement cloisonné, malgré la distribution sociale de l'espace : au départ, le quartier est "compartimenté, carreauté, corridors, venelles autour du grand serpent de la rue principale. Les plus riches au sommet de la colline, les grandes maisons en fer forgé empiettant sur l'espace réservé au trottoir. La pauvreté en bas, au pied de la colline, les cailles basses, lotées, perpendiculaires, étranges figures géométriques couvertes de peinture de mauvaise qualité ". Mais avec " la révolution au pouvoir ", la décrépitude généralisée réduit les ressources, et le quartier " se transforme " : les ordures envahissent les trottoirs, il n'y a plus d'intimité, on se partage même les lits. Le bordel de la Rue des Pas perdus n'est plus qu'un souvenir ressassé par la tenancière, ressassement généralisée d'une antériorité mythique qui se dégrade en généalogies conservée dans des mémoires qui s'éteignent, avant de basculer dans l'oubli. Derrière les fenêtres, les regards s'épient. Les cris s'entendent. Les hommes battent leurs compagnes, tout le monde à le droit d'en faire de même avec les enfants. La vie n'est qu'une longue trainée de peines et de solitude, et même après la mort, la dépossession s'accentue, radicale cette fois. Dans la chambre où repose le cadavre d'Antoine, la foule pratique la règle commune de " l'appropriation clandestine ". La saleté et la misère générales de la rue pénètrent le dernier espace du dedans. Les êtres profitent de la confusion pour tenter de s'accoupler furtivement. Lorsque les êtres parviennent à se rejoindre, c'est pour se retrouver à l'état de foule vengeresse et indistincte, qui commet l'abjection. Dans Rue des Pas-perdus, se découvre le spectacle consternant de cet hybride d'homme et de porc assemblé par la horde qui se débarasse des représentants du mal : " Le gros porc aux yeux grands ouverts, sans pattes, sans queue, prêtait sa tête, son regard perdu, son volume à l'homme qui lui prêtait ses jambes, son sexe. Une seule et même chair, une vraie bête humaine, un cadavre marassa. Une charogne en double. "
Même si le cadavre brûlé par la foule est devenu, hélas, un lieu commun de la littérature haïtienne, cet assemblage qui n'a pas de nom irradie l'oeuvre de Trouillot d'un sombre éclat : elle est le point aveugle de cette désolation dont André Corten (1) nous dit qu'elle devient une syntaxe collective de raisonnement.

" ... l'âme de cette terre malsaine... "
Si la terre est recouverte de déjections, c'est aussi que son sous-sol accueille la puanteur de l'enfer : le quartier Saint-Antoine serait bâti sur un cimetière " quelque chose de moins catholique que les apparences, une puanteur souterraine qui attire les vivants, je te dis, sous cette chapelle se cache le mauvais génie du quartier, l'âme de cette terre malsaine qui te fait descendre en toi-même, si loin que tu te perds à force de chercher à comprendre tandis que tu t'enlises dans ta merde... ". Toute possibilité d'envol est niée : la statue du saint est compissée, comme la chapelle ; le prêtre traverse la place, ses enfants moqueurs accrochés à la soutane. Et le paysage se réduit insensiblement à cette flaque impure dans lesquelles les lettres tombent et ne parviennent jamais à leurs destinataires (Mariéla, Notre Librairie nÉ143). Lorsque les habitants du quartier tentent d'offrir aux loas un pigeon blanc pour une cérémonie propitiatoire, celui-ci s'échappe et vient picorer le cadavre d'Antoine. Décapité par la foule, il est jeté dans l'égout. Mais là ne s'arrête pas son destin. La nuit, il est récupéré, cuisiné, consommé. Puis il revient hanter les airs au dessus du Palais National, inquiétant la société tout entière lorsque celle-ci le voit dialoguer plaisamment avec Antoine, enfin reconcilié avec lui-même, mais mort, tout de même... Les Dieux s'absentent de cette terre, et leur pouvoirs vengeurs sont alors récupérés par les humains, comme la vieille Hermann, qui s'accuse d'avoir dévoré des enfants..
Il n'y a plus d'espace commun. Le territoire se réduit au champ clos de la maison dans laquelle s'affrontent les membres de la famille. Thérèse voue une haine inextinguible à sa mère et sa soeur. Angéla régente de façon absolue la vie dans la maison. Les êtres sont séparés : il y a celles et ceux qui sont partis vers les Etats-Unis et qui du fond de leur nouvelle vie transforment en exilés ceux qui sont restés. Mais, on l'a vu, les lettres n'arrivent pas. Cet exil paradoxal devient un exil intérieur, dans lequel les êtres sont enfermés et qui devient leur vraie nature. Les sentiments ne peuvent plus s'exprimer : après la conception de Marie, le père disparaît et Amélia voudrait " vomir " sa fille qui n'aura pas droit au mot " Maman ". Lorsque les corps fusionnent, c'est la déception qui les étreint après l'amour. Dominique quitte Antoine. Ou bien, ils sont dérangés, parce que la loi générale est celle qu'impose la promiscuité. Le temps lui-même est césuré par l'impossibilité faite aux êtres de s'installer dans la durée et l'accomplissement. Les nouvelles des Dits du Fou de l'île disent avec une acuité et une économie de moyens peu communes combien la séparation et l'impossible réunion dans l'amour de l'Autre emportent les êtres dans le désengagement de soi, la folie et l'effondrement du sentiment du temps. Est-il alors inconcevable de désirer quitter les lieux, et d'inscrire son destin dans une autre terre ? Pourtant, comme dans Le Livre de Marie, si la mère enjoint à sa fille de quitter cette terre " sans pardon qui tue par manque d'humour, par économie d'aventures ", celle-ci demeurera auprès de l'oranger où fut enfoui le cordon ombilical.

Partir, fuir, déparler
Lorsque l'on demande à Lyonel Trouillot quels sont les rapports entre l'insularité, la création littéraire et, en filigrane, la cause réelle de ce désastre (Notre Librairie, nÉ143), il s'insurge contre l'assignation d'une qualification dégradante. Mais en même temps, et dans un mouvement en apparence paradoxal, il revendique cette insularité: " Je porte l'île en moi comme la langue d'oxymore ". Car telle est bien la réussite de cette langue littéraire, que malgré la déchirure généralisée, elle maintient quand même le souci du lien. Il s'agit de partir en soi et d'écouter cette langue qui ne s'effondre pas dans le conformisme suicidaire ni la répétition assassine. Penseur, enseignant, écrivain, Lyonel Trouillot maintient la distance avec le sujet de son écriture, et conjugue le double registre de celle-ci : tous les textes traitent à la fois d'un ensemble narratif et des conditions dans lesquelles se déroule le récit. Le texte est traversé de ces grands vents qui fréquemment ouvrent le début de la narration, réminiscence de ce Vieux Vent Caraïbe naguère invoqué par Jacques Stephen Alexis, vent porteur de toutes les histoires du monde venues se loger dans ces terres battues et qui font de ce lieu minuscule une sorte de pandémonium : " vingt-sept mille kilomètres carrés de haine et de désolation". Mais au milieu de cette tempête, s'élèvent des moments de grâce, à peine dicibles : le chant d'Angéla, la rencontre amoureuse du narrateur et de Laurence, la découverte de l'amour par Thérèse, son voyage sous la mer, sa liberté trouvée et accomplie dans une marche solaire. Au sein du plus extrême délabrement, un texte précaire manifeste sa présence obstinée, détachée de toute grandiloquence et qui maintient le pari d'une humanité manifeste, non héroïque, qui peut reprendre à son compte cette affirmation de Trouillot, qu'on ne saurait traiter à la légère : " en général je me sens très peu insulaire, moyennement humain comme le reste du monde ".

Bibliographie : Depale, pwezi, en collaboration avec Pierre Richard Narcisse, éditions de l'Association des écrivains haïtiens, Port-au-Prince, 1979
Les Fous de Saint-Antoine, roman, éditions Deschamps, Port-au-Prince, 1979
Le Livre de Marie, romans, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1993
La Petite Fille au regard d'île, poésie, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1994
Zanj nan dlo, pwezi, éditions de l'Île, 1997
Rue des Pas-perdus, éditions Mémoire, Port-au-Prince, 1996 ; Actes Sud, Arles, 1998
Thérèse en mille morceaux, Actes Sud, Arles, 2000

Note
1 Corten, André, Diabolisation et mal politique. Haïti : misère, religion et politique, Montréal, CIDHICA, 2000

 

 

 

  Mise à jour le : 24/01/09